Le blog de Jacques Rigaut par Jean-Luc Bitton son biographe & Emma Rebato

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"Mon livre de chevet, c'est un revolver."


Ce blog est le livre "Debord" de mon travail en cours sur Jacques Rigaut,
un «work in progress», souvent méconnu, du biographe à l'oeuvre...
(Cette biographie paraîtra chez Denoël.)

Jean-Luc Bitton



:: 29.6.05 ::

Back in Town
 







Quand je descends du train à Patchogue, un crachin se met à tomber. Je ne sais pas s'il fait bon de vivre et de travailler à Patchogue comme le clame le panneau qui accueille les voyageurs sur les quais de la gare, mais en venant ici, on comprend immédiatement l'ironie de J.R. dans le choix de son avatar Lord Patchogue. A la bibliothèque locale, une sémillante dame s'empresse de m'informer quand je lui dis que je viens de Paris pour la biographie d'un "french writer". Je consulte la feuille de chou de l'époque, "The Patchogue Advance" où je ne trouve nulle trace du fait divers relaté par Rigaut dans sa présentation de Patchogue. En revanche,le 1er mai 1924, un reporter du journal racontait avec moult détails le "big field meeting" du Ku Klux Klan. Je remonte la rue principale de Patchogue qui semble vidée de ses habitants. Le ciel gris est bas, malgré la pluie, il fait une chaleur poisseuse. De nombreux drapeaux américains jalonnent l'avenue, flottant mollement dans le ciel plombé. Une musique sirupeuse s'échappe de haut-parleurs accrochés dans les arbres. Je songe à la série télévisée "Le Prisonnier". J'entre alors dans un magasin d'antiquités, espérant trouver des photos anciennes de la ville. Sur une étagère, un gros classeur poussiéreux m'intrigue. En l'ouvrant, je m'aperçois avec émotion que c'est une collection de boîtes d'allumettes! En hommage à J.R., j'achète les plus belles. Ces précieuses reliques dans mon sac, je me dirige vers la gare en faisant quelques photos de la ville. Pas le courage d'aller jusqu'au port. Je monte dans le premier train pour New York, trop heureux de quitter Patchogue et son atmosphère anxiogène. Le sourire aux lèvres en pensant à J.R. qui peut-être n'a jamais visité Patchogue, je regarde s'éloigner le panneau : "Welcome to ........!". Baille, baille.


JLB - 29.6.05


:: 27.6.05 ::

P.A.T.C.H.O.G.U.E
 



"Ce fut bref, facile et magique : le front en avant, Lord Patchogue s'est élancé. La glace heurtée, traversée, vole en éclats, mais, lui, le voici de l'autre côté." (J.R.)

Plus qu'une journée avant mon retour à Paris. Demain, j'effectue mon pélerinage à Patchogue. Le meilleur pour la fin... Hâte de rentrer pour traiter les informations collectées ici. J'ai également un rendez-vous parisien important, des lettres inédites de Rigaut dans des archives familiales. Encore merci à tous ceux qui m'ont aidé à New York.


JLB - 27.6.05


:: 23.6.05 ::

A round trip to Oyster Bay
 


@Cati Laporte

Oyster Bay se trouve à une heure et demie en train de New York. Petite ville côtière sans charme véritable, hormis ses rues paisibles et sa plage qui longe la fameuse baie à huitres. Dans la petite maison qui renferme la société historique de la ville, on nous explique qu'il sera difficile de trouver sur les anciennes cartes la maison de Cecil Parker Stewart. A peine la première carte dépliée, je pointe du doigt la parcelle où est inscrit le nom de l'hôte de J.R. La maison devrait se trouver de l'autre côté de la baie, à Centre Island, une presqu'île qui abrite les résidences les plus cossues. Le chauffeur de taxi, un sympathique papy de Brooklyn, nous fait une brève description du lieu : " Oh yes, rich people here..." Après le passage d'un poste de police (surveillance oblige...), la route devient sinueuse, s'enfonçant dans une forêt verdoyante d'où émergent les toits de luxueuses villas. N'ayant pas l'adresse exacte de la maison, nous tentons de nous orienter avec la carte. Les années ont passé, les terrains ont été divisés pour y construire d'autres maisons... Nous nous engageons dans des voies (très) privées car les résidences pour la plupart ne sont pas visibles de la route. Une propriétaire menace d'appeler la police, une fois rassurée sur nos intentions, elle tente vainement de nous renseigner. Sur le chemin du retour, nous nous arrêtons au "Village Clerk", une mini société historique de l'endroit. Nous confrontons notre ancienne carte avec les récentes que nous montre le responsable du bureau. Ce dernier trouve enfin la parcelle correspondante. D'après lui, la maison existe toujours. Son propriétaire n'est pas commode. Il nous demande de l'appeler demain car il n'a pas l'adresse exacte de ce monsieur qui de toute façon n'aurait pas du tout apprécié notre visite impromptue...


JLB - 23.6.05


:: 21.6.05 ::

Going to Patchogue
 



"Pour les amateurs de merveilleux, voici d'où Lord Patchogue tire son nom. Voyageant en automobile avec quelques amis sur Long Island, aux environs de New York (...)[nous] eûmes notre attention attirée par un signal qui se répétait presque à chaque croisement de route et indiquant la direction de la ville de Patchogue." (Jacques Rigaut)

Dernière semaine. Ai préparé mon planning. Demain, les archives municipales de New York pour me faire établir une copie du certificat de mariage de J.R. et de l'acte de décès de Gladys. Mercredi, voyage à Oyster Bay dans l'espoir de retrouver la fameuse maison où J.R. décida de créer son double, Lord Patchogue. Jeudi, voyage à Patchogue...Vendredi New York Public Library. Samedi...


JLB - 21.6.05


:: 16.6.05 ::

Tender was the Night
 


Zelda & Scott

"The Garden of Allah, 8152 Sunset boulevard, Hollywood, Californie." Le bonheur fétichiste de tenir entre mes mains une lettre manuscrite de F. Scott Fitzgerald. Quand Rigaut est a New York, Fitzgerald se trouve sur la Riviera. Mais qui sait, peut-être se sont-ils croisés sans se reconnaître... J'apprends ici que J.R. se rendait souvent a Cannes. Jack and Gladys, Scott and Zelda. Il y a une proximité évidente. D'autant plus que East Egg dans "Gatsby le magnifique" serait la ville d'Oyster Bay.

Extrait d'une lettre de Jacques Baron trouvée dans les archives de Yale : "Mais Jacques était une personnalité trop séduisante, intelligente, trop lucide. Un de ces êtres qu'on n'oublie pas, qui laisse une marque dans le souvenir."

Hâte de quitter New Haven pour retrouver New York... Je dois me fixer des priorités pour ma dernière dizaine de jours, car je n'aurai malheureusement pas le temps de tout faire. Dans mon isolement actuel, la lecture de la correspondance Calet-Guerin m'apporte quelque réconfort.


JLB - 16.6.05


:: 15.6.05 ::

L'ami américain
 



A New Haven depuis deux jours. De 8h à 20h enfermé dans ce bunker. Un vrai marathon qui constitue a consulter le maximum d'archives en quatre jours... Depité a la fin de la première journée de n' avoir rien trouvé. Enfin joie silencieuse hier en lisant le nom de J.R. dans des correspondances. Une découverte émouvante : un de ses amis américains, poète, lui a dédié un poème écrit en 1948... Je trouve d'autres marques d'affection. Ceux qui l'ont fréquenté ici ne semblent pas l'avoir oublié. Sans sombrer dans l'hagiographie, on peut dire que Rigaut était quelqu'un qu'on ne pouvait pas ne pas aimer. Coopération remarquable des archivistes. Trop rare pour ne pas le signaler.


JLB - 15.6.05


:: 12.6.05 ::

La librairie de Woody Allen
 



Le métro new-yorkais est fantaisiste. Vous prenez la ligne B et au bout de quelques stations, vous vous apercevez que vous êtes sur la ligne C... Ou bien, comme aujourd'hui, deux lignes subitement qui ne fonctionnent plus. Au passager de se débrouiller dans le labyrinthique réseau pour trouver une ligne qui le ramène enfin chez lui. Comme beaucoup de new-yorkais, j'ai préféré quitter les couloirs du subway et sa chaleur inhumaine (seules les rames sont climatisées, une sur deux...) pour finir mon trajet à pied sous un orage tropical...L'Amérique est une imposture. Un exilé s'est confié à moi : "On dit que les Américains travaillent plus que les Français, c'est un mythe, dans mon bureau, ils en glandent pas une!" Rigaut n'était pas dupe, lui qui écrivit dans une lettre à Tzara : "New York, la ville la plus lente du monde, mais il faut bien entretenir les légendes. A moqueur, moqueuse et demie."

Au début de mon séjour, j'avais été bluffé par la rapidité de communication des documents à la New York Public Library. J'ai vite déchanté en constatant le manque de coopération du personnel qui fixe le lecteur d'un oeil torve, ne cachant pas son ennui à répondre aux questions. Les Archives Nationales remportent la palme de l'apathie. Le visage de la fille derrière le bureau se figeait dès que je m'approchais d'elle pour lui soutirer une information. Je l'ai vue plus tard ignorer totalement un paysan du Middle West qui venait faire des recherches généalogiques sur sa famille. Le type sorti tout droit d'un roman de Steinbeck monologuait devant la fille qui plongeait la tête derrière son écran d'ordinateur sans broncher. Shame on you girl!

Rencontré aujourd'hui le propriétaire de la légendaire librairie Gotham Book Mart (16 east, 46 th)" The Gotham Book Mart is everyone's fantasy of what the ideal bookshop is." (Woody Allen). J'y trouve le livre que je cherchais désespérément : "A literary saga of the Nineteen-Twenties, Exile's Return' par Malcom Cowley. Cowley qui a lancé la revue "Broom", a connu Rigaut à Paris, puis l'a revu à New York. Le libraire de la Gotham Book me donne le nom d'un galeriste passionné par Dada. Il m'invite à revenir le voir me promettant d'autres infos. J'achète également "Kiki's Paris, Artist and Lovers 1900-1930" de Billy Klüver et Julie Martin. Un très beau livre sur Kiki de Montparnasse, bourré de photos inédites... D'après Cati, qui m'a fait découvrir ce livre, les auteurs ont eu accès à des archives inconographiques inexploitées. Je dois contacter Julie Martin pour connaître la source de ces archives.

Départ lundi pour New Haven. Une visite de quelques jours à l'université de Yale où se trouvent justement des archives dans lesquelles J.R. pourrait apparaître...


JLB - 12.6.05


:: 11.6.05 ::

Vertige
 




"A New York, pas de revolver pour jouer à la roulette russe, mais il y a les hauteurs vertigineuses des buildings. Un jour, devant les enfants de Gladys, Rigaut ouvre la fenêtre du palace (le Sulgrave hôtel) où ils habitent, enjambe la rambarde, et se suspend par les doigts dans le vide. Après quelques instants, il se redresse, rentre, ferme la fenêtre et sort de la chambre sans un mot." (Rigaut l'excentré magnifique, N.R.F, octobre 2004)


JLB - 11.6.05


:: 8.6.05 ::

Margaritas à Brooklyn
 


@Cati Laporte

Enfin rencontré Shannon, retrouvée miraculeusement, il y a quelques mois, parmi de nombreux homonymes, dans l'annuaire téléphonique américain en ligne. Gladys Barber, l'épouse de J.R. était son arrière-grand-mère paternelle... Le rendez-vous est fixé dans un restaurant mexicain à Brooklyn où elle vit. Nous avions déjà correspondu par mails où elle m'avait confié que j'en savais beaucoup plus qu'elle sur sa propre famille. Elle nous raconte tout de même [merci à Clarisse pour la traduction] la triste fin (dépression, alcool...) de sa grand-mère que Rigaut emmenait au "Folies Bergères" de NY alors qu'elle était une petite fille. Sa grand-mère possédait les archives où je risque de retrouver des documents concernant Rigaut. Malheureusement, la famille a éclaté et Shannon n'a pas vu son père depuis 15 ans... Elle nous donne quand même une piste que j'espère voir aboutir avant mon départ. Nous devons nous revoir demain avec sa mère. Il y a quelque chose d'émouvant dans cette rencontre, rien que par la présence physique de Shannon. Une présence qui renforce celle de J.R....

Du concret encore... suite à ma visite aux Archives Nationales, j'ai pu reconstituer tous les voyages de Rigaut entre l'Europe et les Etats-Unis. Je vérifie et recoupe mes informations. Tout concorde, sauf un voyage supposé en 1924 où il rejoint Drieu à Guéthary. Une énigme supplémentaire à résoudre.


JLB - 8.6.05


:: 6.6.05 ::

Day (presque) of
 


@Cati Laporte

Finally la bibliothèque était fermée... J'appelle alors Cati qui me fait découvrir son quartier : l'East Village. En fin d'après-midi, nous nous rendons chez Bill, son ami peintre qui organise une vente de ses tableaux dans le très bel appartement d'un immeuble qui semble insignifiant de l'extérieur mais intégralement Art déco à l'intérieur. Le propriétaire aveugle nous souhaite la bienvenue. Un énorme ventilateur apporte un peu de fraîcheur aux invités auxquels on offre des grands verres de San Pellegrino glacée avec une tranche de citron. Je songe à J.R qui aurait sa place dans cette ambiance surranée... Nous ne sommes pas là par hasard. Nous discutons avec Sandy, la délicieuse dame qui tient les Ecrits de Rigaut sur la photo, elle a connu la famille du Comte de Roussy de Sales, le préfacier de "Papiers Posthumes" publié au Sans Pareil en 1934. Elle me promet de m'appeler pour me communiquer le tél d'un descendant de la famille qui vit à New York et qui j'espère a conservé les archives du Comte... Le monsieur à côté d'elle est le poète Taylor Mead qui a joué son propre rôle dans "Coffee and Cigarettes", le film de Jim Jarmush. Taylor a également joué dans les films d'Andy Wharol. Aujourd'hui, il continue à écrire de la poésie. On peut l'entendre au "Bowery Poetry Club" où je dois me rendre demain soir.


JLB - 6.6.05


:: 5.6.05 ::

Match Covers
 





"Les considérations esthétiques sur les couvertures des boîtes d'allumettes, sujet largement traité dans un récent numéro spécial de ce magazine, sont sans aucun doute significatives. Mais on ne peut passer sous silence les déclarations de M. Rigaud [sic], le nonchalant visiteur de ces berges et qui, le premier, a commencé à collectionner les boîtes d'allumettes, concernant sa théorie; toutes considérations esthétiques mises à part, c'est l'Amérique elle-même qui s'exprime à travers les représentations sur ces boîtes d'allumettes, davantage que dans toutes autres manifestations." (The New Yorker, 1927)

Rigaut, inventeur à son insu de la philuménie...lui qui commença une hétéroclite collection d'objets pour se moquer de ses amis surréalistes. Merci à Cati pour les images et à Agnès pour la traduction. De retour à la New York Public Library où je consulte la collection de la revue Little Review dans laquelle J.R. publia pour la dernière fois... Impossible de faire des photocopies, mais je peux revenir mardi avec mon appareil photo numérique. Je fouille également la merveilleuse base de données du New York Times qui me permet de situer des événements dont parle Rigaut dans sa correspondance. La New York Public Library est ouverte à tous, sans restrictions. Il est amusant de voir défiler les touristes au milieu des chercheurs. Impressionné par l'efficacité des bibliothécaires américains. L'attente pour la communication d'un document ne dépasse jamais les 15 minutes. A la BN, il faut parfois attendre une heure...

A 18H, je sors de la bibliothèque qui donne sur la 5ème Avenue. Ambiance estivale. La ville semble être au ralenti, écrasée par une chaleur lourde et humide. La bibliothèque est ouverte le dimanche. Un point positif dans cette course contre la montre que je mène ici.


JLB - 5.6.05


:: 3.6.05 ::

La raffinement
 



Depuis deux jours à la New York Historical Society. Ai réussi à trouver des informations sur les palaces que fréquentait J.R. après son mariage avec Gladys...Avant ou après, il a également séjourné dans une résidence pour hommes célibataires. Ces appartements-hôtels appelés "bachelor flats" se sont multipliés à la fin du 19ème siècle pour loger les milliers de "single men" qui venaient chercher à New York un emploi et une vie meilleure.

Consulté les microfilms du New York Herald Tribune en espérant y trouver un écho des mondanités auxquelles participait Lord Patchogue... La découverte du jour : une importante notice biographique au sujet du premier mari de Gladys qui peut-être me permettra de retrouver des descendants. Autre notice biographique du propriétaire de la maison d'Oyster Bay où Rigaut tenta de passer de l'autre côté d'un miroir...

"Why cultured people of today must know French! Wherever you go in cultivated society, either abroad or at home, French is la langue de la politesse et de la raffinement." (Publicité pour une méthode d'apprentissage linguistique dans le New York Herald Tribune du 23 janvier 1927)


JLB - 3.6.05

 

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Autre site du même auteur :

Emmanuel Bove,
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